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Chaque robot installé dans l’industrie MEM crée une dépendance à un automaticien introuvable

TLDR : L’automatisation déplace la pénurie de personnel qualifié de l’industrie suisse des machines vers des profils plus rares encore, alors que les instruments cantonaux de recrutement s’arrêtent avant ces métiers.

Le secteur respire à nouveau et son effectif bouge à peine

Le président de Swissmechanic, Nicola Tettamanti, résume l’état d’esprit de la branche dans un entretien publié par le Portail PME de la Confédération : « les perspectives d’emploi à long terme restent bonnes », malgré « la situation économique incertaine, la force du franc suisse, la hausse des coûts ». Les chiffres publiés le même mois confirment la première partie de la phrase et compliquent la seconde.

Sur le premier semestre 2026, l’industrie MEM (machines, équipements électriques et métaux) enregistre des entrées de commandes en hausse de 12,1 %, un chiffre d’affaires à +2,5 % et des exportations à +1,7 %. Swissmem relativise immédiatement le premier chiffre : la base de comparaison de l’année précédente était très basse. Au premier trimestre, l’association comptait 324 200 personnes employées dans la branche, soit 0,4 % de plus qu’un an plus tôt. Une reprise des commandes à deux chiffres qui produit une croissance d’effectif de 0,4 % décrit une industrie qui absorbe la charge à effectif constant.

Le détail par taille d’entreprise explique une partie du décalage. Toujours au premier trimestre 2026, le chiffre d’affaires du secteur progresse de 3,4 %, alors que celui des petites et moyennes entreprises (PME) recule de 1,8 % : la reprise est portée par les grandes entreprises. Le baromètre conjoncturel de Swissmechanic, qui interroge spécifiquement les PME de la branche, place le taux d’utilisation des capacités à 85 % et le chômage partiel à 9 %, quand Swissmem mesure 81,1 % au deuxième trimestre sur un échantillon plus large. Deux thermomètres, deux populations d’entreprises, une même conclusion : la charge revient et la marge suit mal, puisque près de 40 % des sociétés interrogées par Swissmechanic voient leur marge se dégrader.

Exhibit 1 : une reprise des commandes qui reste sans effet sur les embauches

Indicateur Valeur Période Source
Entrées de commandes +12,1 % S1 2026 Swissmem
Chiffre d’affaires +2,5 % S1 2026 Swissmem
Personnes employées 324 200 (+0,4 %) T1 2026 Swissmem
Chiffre d’affaires des PME -1,8 % T1 2026 Swissmem
PME signalant une pénurie de qualifiés 30 % (+8 points) T2 2026 Swissmechanic
Chômage partiel dans les PME de la branche 9 % T2 2026 Swissmechanic

Sources : Swissmem (chiffres de branche T1 et S1 2026), baromètre conjoncturel Swissmechanic du 26 août 2026.

La part de PME signalant une pénurie de personnel qualifié remonte à 30 %, soit huit points de plus qu’en avril 2026. Elle remonte au moment précis où les carnets se remplissent, ce qui indique la nature du problème : la pénurie se manifeste à la reprise, quand il faut ajouter une équipe.

La densité de robots suisse dit l’inverse de ce qu’on lui fait dire

Tettamanti décrit une transformation durable : « la robotique, l’automatisation, l’intelligence artificielle et les processus basés sur les données transforment durablement le secteur ». La mesure de cette transformation existe. La Fédération internationale de robotique recense 294 robots industriels pour 10 000 employés en Suisse sur les données 2024, contre 449 en Allemagne, 231 dans l’Union européenne à 27 et 132 en moyenne mondiale.

Exhibit 2 : densité de robots industriels, robots pour 10 000 employés (données 2024)

Corée du Sud                                          1 220
Allemagne                 449
Suisse            294
Union européenne (27)          231
Moyenne mondiale       132

Source : International Federation of Robotics, World Robotics 2025 (données 2024). Rapport Suisse sur Allemagne : 0,65.

Un pays réputé pour sa précision industrielle installe donc un tiers de robots de moins par employé que son voisin allemand. L’explication tient à la structure de la production : la branche réunit surtout des PME travaillant en petites séries à forte variété, où chaque changement de série coûte du temps de reprogrammation. C’est exactement le poste de travail qui exige un automaticien capable de régler la cellule.

Swissmem le formule dans les mêmes termes du côté technologique : la robotique sert d’abord à automatiser les étapes de processus monotones, dangereuses et improductives, l’apport de l’intelligence artificielle consistant à réduire le temps de mise en place et les coûts. Réduire ces coûts augmente le nombre de cellules qu’une PME peut se permettre. Chacune d’elles réclame quelqu’un pour la piloter.

Le raisonnement de substitution se retourne

L’idée d’automatiser pour compenser les postes vacants suppose que le robot remplace le travailleur absent. Dans la configuration suisse, il le remplace sur une tâche et le rappelle sur une autre, à un niveau de qualification supérieur. Tettamanti décrit ce glissement : les compétences « dans les domaines de l’automatisation, de la robotique » gagnent en importance, tandis que le savoir-faire traditionnel reste requis. Le polymécanicien qui manquait sur la machine manque désormais sur la cellule robotisée, avec en plus des notions de programmation et de données de production.

L’indice de la pénurie de main-d’œuvre publié par Adecco confirme le classement de ces profils. L’indice suisse a reculé d’environ 22 % en 2025, deuxième baisse consécutive, et pourtant les professions de l’ingénierie gagnent une place au troisième rang des métiers en pénurie, aux côtés des techniciens en construction mécanique, ingénierie des systèmes et automatisation. La détente générale du marché du travail a épargné ces métiers. En Suisse latine, le recul de l’indice se limite à 17 %, contre 23 % en Suisse alémanique.

Deux tiers des projets d’intelligence artificielle s’arrêtent après le pilote

La promesse technologique se heurte à un taux de mortalité que les ateliers connaissent déjà. Le GenAI Impact Report 2026 de la société de services adesso, mené auprès de 100 dirigeants d’entreprise en Suisse, constate qu’environ deux tiers des projets d’intelligence artificielle sont abandonnés après la phase pilote : un tiers seulement passe à l’échelle. La même étude relève que la direction s’implique activement dans 76 % des entreprises interrogées, et que 55 % de celles-ci ont intégré l’intelligence artificielle dans leurs processus métier essentiels.

Transposé à un atelier, l’ordre des priorités s’inverse par rapport au discours ambiant. Le baromètre de Swissmechanic classe la situation des commandes comme principal défi pour 52 % des PME interrogées et les fluctuations de change pour 31 %. Une entreprise dont la marge se dégrade arbitre entre un investissement d’automatisation et sa trésorerie, sachant qu’un projet mal accompagné a statistiquement deux chances sur trois de rester au stade de la démonstration. Le facteur qui fait passer un pilote en production reste une personne capable de le tenir en production, et c’est le profil manquant.

Les instruments du marché du travail s’arrêtent avant ces métiers

C’est ici que le sujet devient concret pour une PME industrielle vaudoise. L’obligation d’annoncer les postes vacants, principal instrument fédéral de priorité à la main-d’œuvre résidente, s’active sur un critère unique : « un genre de profession est soumis à l’obligation d’annonce si le taux de chômage correspondant est d’au moins 5 % ». La liste 2026 s’est élargie, la part des personnes actives occupées concernées passant de 6,5 % à 10,8 %, avec l’ajout du personnel de nettoyage et des cuisiniers, le plus gros contingent restant les professions élémentaires du bâtiment.

Les métiers de la mécanique de production en sont absents, pour une raison logique : leur taux de chômage reste sous le seuil. L’entreprise qui cherche un automaticien passe donc à côté de ce canal, et l’office régional de placement (ORP) lui adressera d’autant moins de dossiers. Deux leviers subsistent, la formation et le recrutement à l’étranger, ce dernier restant soumis aux filtres de la loi sur les étrangers et l’intégration pour les ressortissants extérieurs à l’Union européenne et à l’Association européenne de libre-échange (AELE), comme les entreprises technologiques vaudoises le constatent déjà pour les profils informatiques. Le canton compte environ 398 100 emplois en équivalents plein temps (EPT) fin 2024 selon les résultats provisoires de la statistique structurelle des entreprises (STATENT), dont 18,2 % dans le secteur secondaire, soit de l’ordre de 72 000 postes industriels et de la construction : le vivier local existe, il est déjà employé.

Le goulot d’étranglement se situe à l’entrée de la filière

Le directeur de Swissmechanic, Erich Sannemann, formule le diagnostic le plus utile du baromètre : « la pénurie de personnel qualifié ne commence pas avec les postes ouverts ». Les données de la même enquête montrent où elle commence. Environ 67 % des entreprises interrogées forment des apprentis, 73 % jugent le recrutement d’apprentis difficile, et 37 % traitent l’apprentissage comme un pilier central de leur stratégie de personnel.

L’écart entre 67 % et 37 % est le vrai chiffre de l’article. Deux tiers des PME de la branche forment, un tiers seulement pilote cette formation comme une politique de long terme. Une entreprise qui forme sans stratégie forme pour le marché et perd ses diplômés au profit de celles qui ont construit un parcours.

L’enquête démographique du Groupement suisse de l’industrie des machines (GIM), publiée en juin 2024 auprès de 99 entreprises répondantes, chiffre la mécanique de ce goulot. Un quart des effectifs de la branche a plus de 50 ans et le taux de renouvellement global s’établit à 89,6, en dessous du seuil de 100 qui marquerait un remplacement générationnel équilibré. Pour les polymécaniciens, ce taux tombe à 59. Les automaticiens font exception dans cet échantillon, avec un taux de 150 qui traduit une population jeune. La production vaudoise de certificats fédéraux de capacité corrige cette lecture : le canton délivre désormais environ 65 certificats d’automaticien par an, contre environ 80 avant 2020. Une pyramide favorable côté entreprises coexiste donc avec un flux de diplômés en repli d’un cinquième, ce qui déplace la contrainte de l’âge des équipes vers le remplissage des places d’apprentissage.

Un canton qui diplôme une soixantaine d’automaticiens par an alimente à la fois ses ateliers de machines, ses sites pharmaceutiques, ses laboratoires et ses services techniques. L’argument de Tettamanti sur les perspectives d’emploi tient précisément par ce mécanisme : la demande reste élevée parce que la substitution technologique déplace le travail, et parce que la démographie retire du marché des professionnels formés dans les années 1980 et 1990.

Le tarif américain de 12,5 % change le calcul de l’investissement

Un dernier paramètre pèse sur les décisions d’automatisation en 2026. Depuis le 24 juillet 2026, les exportations suisses vers les États-Unis subissent des droits de douane additionnels pouvant atteindre 12,5 %, fondés sur une enquête au titre de la Section 301, contre 10 % pour l’Union européenne, le Royaume-Uni, le Mexique et le Canada. Le Secrétariat d’État à l’économie (SECO) précise que ces droits remplacent la surtaxe de 10 % appliquée depuis février 2026 au titre de la Section 122, que le calcul tient compte du taux de la nation la plus favorisée, et que des exemptions couvrent notamment l’aéronautique civile, l’or et certains produits pharmaceutiques.

Le résultat commercial apparaît dans les chiffres de branche : les exportations vers les États-Unis reculent de 5,3 % au premier semestre 2026, quand celles vers l’Union européenne progressent de 3,4 %. Pour un sous-traitant vaudois, un écart tarifaire pouvant atteindre 2,5 points selon le taux applicable face à un concurrent allemand se rattrape sur le coût de revient. L’automatisation devient alors une réponse défensive à une contrainte de prix, ce qui rend le manque d’automaticiens plus coûteux encore, puisqu’il bloque le levier au moment où il servirait le plus.

La place d’apprentissage se budgète comme une machine

Une PME industrielle romande gagne à traiter la place d’apprentissage comme un poste budgété au même titre qu’une machine, avec un parcours de formation continue vers l’automatisation pour les collaborateurs déjà en place. Un automaticien formé en interne coûte moins qu’une cellule robotisée arrêtée faute de personne pour la régler, et le taux de renouvellement de 59 relevé chez les polymécaniciens indique le délai dont dispose l’entreprise.

Un prestataire numérique ou un intégrateur porte son argument commercial sur le temps de reprogrammation entre séries. C’est le seul point où la petite série suisse perd sa rentabilité, et le seul argument qu’un chef d’atelier confronté à une pénurie acceptera d’entendre.

Le responsable des ressources humaines, lui, construit ses filières avant d’en avoir besoin. L’obligation d’annonce restera hors de portée de ces métiers tant que leur taux de chômage se maintiendra sous 5 %, ce qui laisse l’alternance, la reconnaissance des qualifications étrangères et, hors Union européenne et AELE, les dérogations de la loi sur les étrangers et l’intégration.

Sources primaires

  1. Portail PME (SECO). Les perspectives d’emploi à long terme restent bonnes. https://www.kmu.admin.ch/fr/les-perspectives-demploi-a-long-terme-restent-bonnes
  2. Swissmem via MSM. La reprise dans l’industrie tech reste fragile. 26 août 2026. https://www.msm.ch/la-reprise-dans-lindustrie-tech-reste-fragile-a-fb42fad829f3349bdf37244ae794262c/
  3. Portail PME (SECO). Industrie tech : légère reprise au premier trimestre. 10 juin 2026. https://www.kmu.admin.ch/fr/industrie-tech-legere-reprise-premier-trimestre
  4. Organisator. Swissmechanic-Wirtschaftsbarometer : Konjunktur hellt sich auf, Fachkräftemangel bleibt. 26 août 2026. https://www.organisator.ch/en/management/2026-08-26/swissmechanic-wirtschaftsbarometer-konjunktur-hellt-sich-auf-fachkraeftemangel-bleibt/
  5. International Federation of Robotics. Robot Density Surges in Europe, Asia and Americas, World Robotics 2025. https://ifr.org/ifr-press-releases/news/robot-density-surges-in-europe-asia-and-americas
  6. Swissmem. L’IA rencontre la robotique : de nouvelles possibilités pour l’industrie tech. 17 mars 2025. https://www.swissmem.ch/fr/engagement/numerisation/avantages-concurrentiels-grace-a-lintelligence-artificielle/lia-rencontre-la-robotique-de-nouvelles-possibilites-pour-lindustrie-tech.html
  7. The Adecco Group Suisse. Indice de la pénurie de main-d’œuvre en Suisse 2025. https://cache.pressmailing.net/content/f2f309ca-5113-4e8a-924b-c8975390d55f/Communiqu%C3%A9_de_presse~_Suisse_2025_FR.pdf
  8. ICTjournal. En Suisse, deux tiers des projets IA pilotes restent au stade expérimental (adesso, GenAI Impact Report 2026). 9 juin 2026. https://www.ictjournal.ch/etudes/2026-06-09/en-suisse-deux-tiers-des-projets-ia-pilotes-restent-au-stade-experimental
  9. Confédération suisse. Assurance-chômage : davantage de genres de profession soumis à l’obligation d’annonce en 2026. 2 décembre 2025. https://www.admin.ch/fr/newnsb/FcA5fEiucLDohKjwNQL3d
  10. État de Vaud, Statistique Vaud. Entreprises et emplois. https://www.vd.ch/etat-droit-finances/statistique/statistiques-par-domaine/06-industrie-et-services/entreprises-et-emplois
  11. Groupement suisse de l’industrie des machines (GIM). Enquête sur la situation démographique dans l’industrie des machines 2024. Juin 2024. Rapport PDF publié par la Fondation MEM : https://www.fondationmem.ch
  12. Swissinfo. Les États-Unis imposent de nouveaux droits de douane de 12,5 % à la Suisse. 24 juillet 2026. https://www.swissinfo.ch/fre/affaires-etrangeres/les-%C3%A9tats-unis-imposent-de-nouveaux-droits-de-douane-de-125-%C3%A0-la-suisse/91793210
  13. SECO. Relations commerciales Suisse et États-Unis. https://www.seco.admin.ch/fr/relations-commerciales-usa-ch
  14. Vaud Numérique. Engager un développeur étranger dans le canton de Vaud : le mode d’emploi réel. https://vaudnumerique.ch/engager-developpeur-etranger-permis-travail-vaud/

Avertissement : ce texte est une information générale à jour au 27 août 2026. Deux réserves de vérification. Le chiffre d’environ 72 000 emplois industriels et de construction dans le canton de Vaud est un calcul de la FVN à partir des 398 100 EPT et de la part de 18,2 % du secteur secondaire publiées par Statistique Vaud (résultats provisoires fin 2024), et non une donnée publiée telle quelle. Le taux d’utilisation des capacités diffère entre Swissmechanic (85 %, PME de la branche) et Swissmem (81,1 %, échantillon plus large) parce que les deux enquêtes portent sur des populations d’entreprises distinctes.

Haider Alleg
Haider Alleg
https://haideralleg.com/
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