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Ce freelance est-il vraiment indépendant ? Le risque que portent les startups vaudoises

TLDR — Le statut d’indépendant ne s’attache pas à une personne, mais à chaque source de revenu. Votre prestataire peut être indépendant reconnu pour trois clients et requalifié en salarié pour vous seul. Si la caisse de compensation requalifie, c’est vous qui payez : la totalité des cotisations, part employé comprise, en plus des honoraires déjà versés, jusqu’à cinq ans en arrière, avec 5 % d’intérêt. Dans le canton de Vaud, la charge paritaire est de 12,98 %, plus 2,62 % à la seule charge de l’employeur — sans compter la LPP et la LAA. Et la CCVD contrôle les employeurs par cycles programmés.


Pourquoi ce sujet mérite votre attention

Une startup vaudoise typique fonctionne avec un noyau salarié et une couronne de freelances : un designer, deux développeurs, une growth marketeuse, un DevOps. C’est rationnel — la flexibilité prime en phase d’amorçage.

Le risque n’est pas que ce modèle soit interdit. Il ne l’est pas. Le risque est qu’il repose sur une croyance fausse : « il est indépendant, il a son numéro AVS d’indépendant, donc je suis couvert ». Cette phrase est fausse en droit suisse, et elle coûte cher.

Le point de départ : une définition résiduelle

LAVS art. 5 al. 2 (RS 831.10) :

« Le salaire déterminant comprend toute rémunération pour un travail dépendant, fourni pour un temps déterminé ou indéterminé. »

LAVS art. 9 al. 1 :

« Le revenu provenant d’une activité indépendante comprend tout revenu du travail autre que la rémunération pour un travail accompli dans une situation dépendante. »

Notez la construction. L’indépendance n’est pas définie positivement : c’est ce qui reste une fois le travail dépendant soustrait. La présomption penche structurellement vers le salariat.

Et l’art. 12 al. 1 LAVS referme le piège :

« Est considéré comme employeur quiconque verse à des personnes obligatoirement assurées une rémunération au sens de l’art. 5, al. 2. »

Si le paiement est requalifié, vous devenez employeur. Automatiquement. Sans avoir signé quoi que ce soit.

Les critères réellement appliqués

Les caisses de compensation appliquent les Directives sur le salaire déterminant (DSD) de l’OFAS. Le test est double.

Le risque économique de l’entrepreneur (DSD n° 1020) — indices : investissements importants, supporte les pertes, supporte le risque d’encaissement et de ducroire, supporte les frais généraux, agit en son propre nom et pour son propre compte, se procure lui-même les mandats, occupe du personnel, utilise ses propres locaux commerciaux.

Le rapport de dépendance (DSD n° 1021) — indices : droit de donner des instructions, rapport de subordination, obligation de remplir la tâche personnellement, prohibition de faire concurrence, devoir de présence.

Le DSD n° 1018 formule la synthèse : est salarié « celui qui ne supporte pas de risque économique analogue à celui qui est encouru par l’entrepreneur et dépend de son employeur du point de vue économique ou dans l’organisation du travail ».

Aucun critère n’est décisif isolément. Le DSD n° 1023 impose de peser « toutes les circonstances » et de déterminer « quels éléments sont prédominants ».

Voilà pourquoi le profil du freelance numérique est structurellement fragile. Un développeur avec un laptop, sans locaux, sans personnel, sans investissement lourd, n’a presque aucun risque entrepreneurial à faire valoir. Le premier volet du test est perdu d’avance. Tout se joue donc sur le second : la dépendance économique et l’intégration organisationnelle. C’est-à-dire exactement ce que produit une mission longue, à plein temps, dans votre équipe.

Ce qui ne compte pas

Le contrat. DSD n° 1030 : le rapport de droit civil ne donne « quelques indices » mais « n’est pas décisif ». Une rémunération versée au titre d’un mandat, d’un contrat d’agence ou d’un contrat d’entreprise peut parfaitement constituer du salaire déterminant.

Le mémento AVS 2.02 le dit sans détour : « Ce sont les conditions économiques qui sont déterminantes et non les rapports contractuels. »

La qualification fiscale (DSD n° 1035) ne lie pas davantage la caisse.

Autrement dit : la clause « le prestataire agit en qualité d’indépendant et fait son affaire de ses charges sociales », présente dans presque tous les contrats de freelance romands, n’a aucune valeur protectrice.

Le point que tout le monde ignore : le statut est par mandat

C’est le cœur du sujet, et il est confirmé par trois sources officielles distinctes.

Mémento AVS 2.02 :

« Les caisses de compensation déterminent au cas par cas et en fonction de la rémunération de l’activité si l’assuré exerce une activité indépendante au regard de l’AVS. En d’autres termes, il n’est pas exclu qu’une personne soit à la fois indépendante dans une activité et salariée dans une autre. »

Le DSD n° 1034 va plus loin encore : un assuré peut, « par rapport à une seule et même personne », se trouver simultanément en situation indépendante et dépendante.

Conséquence pratique. Il n’existe pas de statut d’indépendant « en général ». Le statut s’attache au flux de revenu. Le fait que votre freelance soit affilié comme indépendant à la CCVD et facture cinq autres clients ne dit rien de juridiquement contraignant sur votre relation à vous. Chaque client est une exposition distincte.

Et c’est la caisse qui décide, pas les parties : « C’est aux caisses de compensation qu’il appartient de décider si quelqu’un a le statut d’indépendant au sens du droit des assurances sociales » (mémento 2.09).

Ce que coûte une requalification

Le guide des assurances sociales pour les PME de l’OFAS est explicite :

« Quiconque travaille avec des personnes qui exercent une activité indépendante doit, dans son propre intérêt, s’assurer auprès de la caisse de compensation que la personne concernée est annoncée pour cette activité en qualité de personne exerçant une activité lucrative indépendante. Sinon, on court le risque de devoir payer la totalité des cotisations AVS, en plus de la rémunération déjà payée. »

« En plus de la rémunération déjà payée » : l’honoraire versé est traité comme un salaire net, et les cotisations viennent par-dessus.

Sur combien d’années ? L’art. 16 al. 1 LAVS :

« Les cotisations dont le montant n’a pas été fixé par voie de décision dans un délai de cinq ans à compter de la fin de l’année civile pour laquelle elles sont dues ne peuvent plus être exigées ni versées. […] Si le droit de réclamer des cotisations non versées naît d’un acte punissable pour lequel la loi pénale prévoit un délai de prescription plus long, ce délai est déterminant. »

La formule « ne peuvent plus être exigées ni versées » est une péremption, pas une prescription ordinaire : elle ne s’interrompt pas et ne se suspend pas. Mais la dernière phrase ouvre une porte au-delà de cinq ans en cas d’infraction.

Avec quels intérêts ? 5 % l’an (RAVS art. 41bis et 42), courant dès le 1er janvier suivant l’année concernée. Sur une reprise de cinq ans, l’intérêt seul est significatif.

La part employé ? Vous devez le total à la caisse. Aucun mécanisme AVS ne vous permet de récupérer la moitié auprès du freelance. C’est une créance civile contre quelqu’un qui a, lui, déjà payé ses propres cotisations d’indépendant.

Le chiffrage vaudois 2026

Selon la notice de la Caisse cantonale vaudoise de compensation (CCVD) pour 2026 :

Paritaire : AVS 8,70 % + AI 1,40 % + APG 0,50 % + AC 2,20 % + PC Familles 0,18 % (spécificité vaudoise) = 12,98 %, soit 6,49 % de chaque côté. L’AC est due jusqu’à 148 200 francs de salaire annuel.

À la charge exclusive de l’employeur : allocations familiales 2,29 % + formation professionnelle 0,09 % + accueil de jour des enfants 0,16 % + frais d’administration 0,08 % = 2,62 %.

Charge sociale hors LPP et LAA : environ 9,11 % côté employeur et 6,49 % côté employé, soit 15,6 % de la somme versée.

S’y ajoutent, en cas de requalification :

  • LPP : l’employeur qui occupe des salariés soumis à l’assurance obligatoire doit être affilié (LPP art. 11 al. 1) ; à défaut, l’institution supplétive l’affilie rétroactivement (art. 11 al. 6). L’art. 12 garantit les prestations au salarié même sans affiliation. Prescription : cinq ans (art. 41 al. 2). Le seuil d’entrée 2026 est de 22 680 francs par an — une mission freelance à plein temps le franchit sans difficulté.
  • LAA : le salarié est obligatoirement assuré. Un « faux indépendant » accidenté en mission est une exposition directe.
  • AC : 2,2 %. Détail cruel — l’indépendant ne peut pas s’assurer au chômage (mémento 2.09). La requalification crée donc des arriérés de cotisations pour une période durant laquelle l’intéressé ne pouvait pas être couvert.

Un ordre de grandeur. Un freelance facturant 120 000 francs par an chez vous pendant trois ans, requalifié : environ 56 000 francs de cotisations AVS/AI/APG/AC/AF sur la période, plus intérêts à 5 %, plus la reprise LPP. Pour une startup de dix personnes, c’est une ligne qui change la trajectoire.

Le contrôle n’est pas hypothétique

La CCVD conduit des révisions d’employeur selon un cycle : tous les quatre ans au-dessus de 5 000 000 de francs de masse salariale, tous les quatre à huit ans sinon, et obligatoirement dans les quatre ans suivant une nouvelle affiliation.

Le réviseur vérifie explicitement les paiements aux freelances : « Les sous-traitants sont-ils bien affiliés en qualité de personne de condition indépendante ? » et si leur activité constitue réellement du travail indépendant. Les constats donnent lieu à une déclaration de salaire complémentaire ; l’employeur dispose de trente jours pour s’opposer.

Traduction : si vous venez d’affilier votre startup, le contrôle est programmé.

Réduire le risque, concrètement

Ce que dit la doctrine officielle. Avant d’engager un freelance, vérifiez auprès de la caisse de compensation qu’il est annoncé comme indépendant pour cette activité. Le « pour cette activité » n’est pas décoratif.

Ce que l’attestation ne fait pas. La CCVD délivre des attestations d’affiliation. Elles certifient l’affiliation pour les activités déclarées. Elles n’adjugent pas votre mandat. Puisque le statut se détermine par flux de revenu, une caisse peut reconnaître l’indépendance générale d’une personne et requalifier votre relation en particulier.

Les mesures qui découlent des critères eux-mêmes — chacune répond à un indice du DSD :

  • Contracter avec une personne morale (Sàrl ou SA) plutôt qu’avec une raison individuelle. Le rôle d’employeur bascule sur l’entité du freelance.
  • S’assurer qu’il a réellement plusieurs clients, et qu’il peut le démontrer.
  • Éliminer les marqueurs de subordination du DSD n° 1021 : pas d’exclusivité, pas de clause de non-concurrence, pas d’obligation d’exécution personnelle — autorisez la substitution —, pas d’obligation de présence, pas d’instructions sur la manière de faire. Définissez des livrables, pas des journées.
  • Éliminer les marqueurs d’intégration : pas d’adresse e-mail au nom de votre société, pas de carte de visite, pas de place dans l’organigramme, pas d’inscription au planning de congés.
  • Le laisser utiliser son infrastructure et facturer en son nom, en supportant le risque d’encaissement.
  • Préférer des mandats à périmètre défini aux forfaits mensuels reconduits, qui ressemblent à un salaire.
  • Aligner la pratique sur le contrat. Le contrat seul ne vaut rien (DSD n° 1030) ; un contrat impeccable démenti par les faits est pire que rien.

Un avertissement : les seuils qui circulent — « pas plus de 50 % du revenu chez un client », « au moins trois clients » — ne figurent ni dans la LAVS, ni dans le RAVS, ni dans le DSD. Ce sont des repères éditoriaux, pas une zone de sécurité juridique.

S’affilier comme indépendant dans le canton de Vaud

Pour vos prestataires, l’information utile : l’affiliation se fait auprès de la caisse du siège de l’activité — la CCVD pour Vaud —, de préférence « au cours du premier trimestre suivant le début de l’activité ».

Justificatifs demandés, qui sont les critères rendus concrets : bail commercial ou acte d’achat du fonds ; justificatifs du capital investi ; plusieurs factures clients, contrats ou devis ; publicité, site internet, cartes de visite, papier à en-tête ; autorisations officielles ; extrait du registre du commerce.

Cotisation 2026 : 10,0 % AVS/AI/APG au-dessus de 60 500 francs de revenu annuel, barème dégressif entre 10 100 et 60 500 francs, cotisation minimale de 530 francs par an. Ces montants sont identiques à 2025 — l’adaptation ordinaire suivante est attendue au 1er janvier 2027, il ne faut donc pas supposer qu’ils changent chaque janvier.

Trois choses à faire ce mois-ci

  1. Listez vos prestataires facturant plus de 50 000 francs par an, et ceux en mission depuis plus de six mois. Ce sont vos expositions.
  2. Pour chacun, appliquez le DSD n° 1021 : exclusivité, instructions, présence, exécution personnelle. Comptez les marqueurs présents dans les faits, pas dans le contrat.
  3. Demandez l’attestation d’affiliation — c’est le minimum recommandé par l’OFAS — en sachant qu’elle ne vous immunise pas. Là où le risque est réel, contractez avec une personne morale ou salariez.

Sources primaires

  • LAVS, RS 831.10 — art. 5, 8, 9, 12, 13, 14, 16.
  • RAVS, RS 831.101 — art. 39, 41bis, 42.
  • LPP, RS 831.40 — art. 11, 12, 41.
  • OFAS, Directives sur le salaire déterminant dans l’AVS, AI et APG (DSD) — n° 1018, 1020, 1021, 1023, 1030, 1034, 1035.
  • OFAS, Guide des assurances sociales pour les PME ; Montants valables dès le 1er janvier 2026.
  • Centre d’information AVS/AI, mémentos 2.01, 2.02, 2.09.
  • CCVD — pages « Indépendant·e·s » et « Conseil et Révision » ; notice « Cotisations paritaires et allocations familiales 2026 ».

Avertissement — La FVN est une fédération professionnelle, pas une étude d’avocats. Ce texte est une information générale à jour au 24 août 2026, et non un conseil juridique. La qualification d’une relation donnée relève de la caisse de compensation et dépend des circonstances concrètes. Deux points appellent une vérification par un mandataire qualifié avant toute décision : la responsabilité personnelle des organes (art. 52 LAVS) et le volet pénal (art. 87 LAVS), dont nous n’avons pas vérifié le texte exact ; et la requalification éventuelle sous l’angle du droit du travail (vacances, délais de congé, heures supplémentaires, protection contre le licenciement), qui obéit à une analyse distincte de celle de l’AVS.

Haider Alleg
Haider Alleg
https://haideralleg.com/
Entrepreneur Haider developed a toolbox for bringing brand performances to life, helping organisations of various shapes and sizes navigate the unknown and generate growth. This led him to build Kainjoo in 2012, a fast-growing consulting firm supporting ambitious leaders from top 500 Fortune companies. With Allegory Capital, he supports regulated industries to innovate through portfolios of emerging tech and channels.

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